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29.11.16

On ouvre un livre au hasard et on lit



Nous pouvons deviner pour quelle raison les surréalistes étendent le domaine de la poésie au-delà de toutes les limites qu’on lui assigne d’ordinaire. Le culte de la poésie s’est renforcé pour eux dans la proportion exacte où elle leur est apparue, de plus en plus clairement, comme un moyen de sortie, un outil propre à briser idéalement certaines limites. Dans la mesure même où elle s’identifie pour lui à “un esprit d’aventure au-delà de toutes les aventures”, Breton est perpétuellement tenté d’en déceler le surgissement partout où s’ouvrent pour lui les failles par lesquelles on peut espérer d’échapper à l’humaine condition. Elle triomphe dans la folie (l’Immaculée conception), étincelle dans le “hasard objectif”, dans la “trouvaille”, brille de tous ses feux dans “l’amour fou”, comme dans toute entreprise de libération de l’homme… Ce que Breton en vient à baptiser “poésie”, c’est tout fil d’Ariane dont un bout traîne à portée de sa main et promet de l’aider à sortir du labyrinthe. Est poésie tout ce qui “bouleverse”, tout ce qui “ravit”, du poème exaltant au “fait-glissade” et au “fait-précipice”.


Julien Gracq,  André Breton : Quelques aspects de l’écrivain.

26.8.14

On ouvre un livre au hasard et on lit



La poésie se mesure au degré de la pression intellectuelle. la pression intellectuelle se traduit par un rayonnement. Le rayonnement comprimé se traduit par un dédoublement d'autant plus visible et prodigieux que le poète est plus puissant et qu'il se trouve dans l'impossibilité d'écrire. Qui nie ceci n'a jamais vu un poète rayonner. On ne remonte pas ce courant formidable ; qui est poète, c'est-à-dire affligé d'une grande pression intellectuelle, doit écrire ou crever, c'est la loi. Hors de là, pas de salut. Dans la Cité future des Littérateurs, ne seront reconnus comme tels que ceux qui émergent par leur pression, leur rayonnement intellectuels.
Gabriel Toutin, 1937.

4.6.14

On ouvre un livre au hasard et on lit



belle
comme la foudre s'arrêtant à mi-ciel
pour choisir son arbre

Georges Henein

1.3.14

On ouvre un livre au hasard et on lit


IL Y A CERTAINEMENT QUELQU'UN

Il y a certainement quelqu'un
Qui m'a tuée
Puis s'en est allé
Sur la pointe des pieds
Sans rompre sa danse parfaite.

A oublié de me coucher
M'a laissée debout
Toute liée
Sur le chemin
Le cœur dans son coffret ancien
Les prunelles pareilles
À leur plus pure image d'eau.

A oublié d'effacer la beauté du monde
Autour de moi
A oublié de fermer mes yeux avides
Et permis leur passion perdue.


Anne Hébert, Le Tombeau des Rois, octobre 1953.

25.9.13

On ouvre un livre au hasard et on lit




La beauté de l'enfance ombreuse, l'impardonnable tristesse au milieu des poupées, des statues, des choses muettes, favorables au double monologue entre moi et mon autre luxurieux, le trésor des pirates enterré en ma première personne du singulier.

Alejandra Pizarnik, Où l'avide environne.


23.8.13

On ouvre un livre au hasard et on lit



Cette pensée lui donna le désir d'agir. Il s'habilla avec soin, c'est-à-dire qu'il enfila ses bretelles en ficelle rouge, puis le sommeil taquinant ses paupières, il s'endormit. Il rêva de nuptialités, de cloches, de fleur d'oranger et d'aimables formalités à accomplir.

Pierre Mac Orlan, La maison du retour écœurant.



26.7.13

On ouvre un livre au hasard et on lit





Time this week calls Philip Marlowe "amoral." This is pure nonsense. Assuming that his intelligence is as high as mine (it could hardly be higher), assuming his chances in life to promote his own interest are as numerous as they must be, why does he work for such a pittance? For the answer to that is the whole story, the story that is always being written by indirection and yet never is written completely or even clearly. It is the struggle of all fundamentally honest men to make a decent living in a corrupt society. It is an impossible struggle; he can't win. He can be poor and bitter and take it out in wisecracks and casual amours, or he can be corrupt and amiable and rude like a Hollywood producer. Because the bitter fact is that outside of two or three technical professions which require long years of preparation, there is absolutely no way for a man of this age to acquire a decent affluence in life without to some degree corrupting himself, without accepting the cold, clear fact that success is always and everywhere a racket.
The stories I wrote were ostensibly mysteries. I did not write the stories behind those stories, because I was not a good enough writer. That does not alter the basic fact that Marlowe is a more honorable man than you or I. I don't mean Bogart playing Marlowe and I don't mean because I created him. I didn't create him at all; I've seen dozens like him in all essentials except the few colorful qualities he needed to be in a book. (A few even had those.) They were all poor; they will always be poor. How could they be anything else.


Lettre de Raymond Chandler à John Houseman, octobre 1949.  
The Raymond Chandler Papers. Atlantic Monthly Press, 2000.

21.4.13

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À beau marcher
Qui s'en ira
Le ciel est noir
Comme la raison

Pierre Peuchmaurd, Chansons.


(publié par La Morale Merveilleuse & Pierre Mainard Éditeur 
au mois d'avril deux mille treize)


4.3.13

On ouvre un livre au hasard et on lit



Ne prends au sérieux ni toi ni les autres ni rien en ce monde ou dans l'autre. — Ne vois dans l'art (sans A majuscule) ni un commerce ce qui est vil ni un « sacerdoce » ce qui est niais mais simplement un jeu moins absorbant que le bridge moins abrutissant que le loto ; — efforce-toi de faire dans la perfection des choses difficiles et inutiles, souviens-toi qu'un écrivain ne sera jamais l'égal d'un clown, d'un jongleur ou d'un équilibriste et ne laisse jamais passer un jour sans mériter cette sentence de notre vieil ancêtre Malherbe : « Un grand poëte n'est pas plus utile à l'État qu'un très-bon joueur de quilles » ; — fréquente le moins possible tes contemporains et tâche de vivre le plus confortablement possible en travaillant le moins possible.
Aie soin de paraître toujours très-heureux : ça vexera tes amis.

Georges Fourest


28.1.13

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Le froid est vraiment un plaisir pour les riches.


Paul Nougé, L'Expérience continue.




18.1.13

On ouvre un livre au hasard et on lit



LES MORTS ET LEURS ENFANTS

Si j'étais quelque chose
non quelqu'un
je dirais aux enfants d'Edouard
fournissez
et s'ils ne fournissaient pas
je m'en irais dans la jungle des rois mages
sans bottes et sans caleçon
comme un ermite
et il y aurait sûrement un grand animal
sans dents
avec des plumes
et tondu comme un veau
qui viendrait une nuit dévorer mes oreilles
Alors Dieu me dirait
tu es un saint parmi les saints
tiens voici une automobile
L'automobile serait sensationnelle
huit roues deux moteurs
et au milieu un bananier
qui masquerait Adam et Ève
faisant

mais ceci fera l'objet d'un autre poème


Benjamin Péret, revue Littérature (nouvelle série), octobre 1923.

20.10.12

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AUSSI UN BRUIT

Elle n'était pas seule et lui non plus
Ils étaient habillés pour la nuit
Et renversaient sans trop de peine
Ce qui devenait malaisé
Ils savaient ce qu'il faut pour devenir
Un bruit pour la nuit

Louis Scutenaire

5.7.12

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Septembre

Dans le frêne couvert de cantharides, les ronces rousses, la végétation impudique sur le poitrail nu de midi, à plaisir, la cigale a fait le guet. Ce soir, nous dormirons dans son secret où la hâte nous jette, les yeux encore fauves des braises de juillet. Du fond de l'amour court maintenant le galop des feuilles sèches. Mon corps a gardé l'odeur du feu. Mêlé à la tienne d'argile, de glaise, il saura mieux que ma bouche expliquer la lascive mystique de l'unité. Lorsque je vois la mort, mon âme crie et je m'enfuis sur toute la terre pour ne pas l'entendre.

Jean Malrieu, À leur sage lumière

10.5.12

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cette calme pluie sur la campagne
que nous avons aimée

cette pluie lumineuse
et tu marchais vers moi
sans me voir
au fil de la rue familière
et sur tes lèvres, tes épaules, sur tes hanches
sur les passants sur les pavés sur les façades ruisselantes
bougeait un triomphal soleil oblique

un jour encore, cette pluie sur un toit d'ardoise
et de zinc déchiré
cette pluie sur le sable sur les vagues
sur tes bras nus
à l'instant où il commence de faire froid

cette pluie derrière nous dans la cour
alors que nous regardons sans rien dire
l'immortelle Mémoire

et dans le noir dans le noir
après les terreurs de l'orage
cette immense pluie chantante, délivrée
avec au fond de l'espace le dernier éclair silencieux
et dans la tête la parole qui ne sera jamais prononcée

cette immense pluie de souvenirs
et peut-être aussi la petite goutte brillante
qui tremble à l'extrême de tes cils et de ton coeur
et tombe sur ta joue ou sur ma main
écoute
Georgette
ô mon amie
ma grande magie bleue
Georgette chérie de ma jeunesse



12 mai 1952, Paul Nougé


Ce soir, 10 mai 2012, soixante années plus tard, la pluie est toujours là.




9.4.12

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Tout se précise
ce que l'on voulait
beaucoup ou pas
entre nous
malgré les jours
des voix se joignent à nous
amoureuses
enfantines
elles nous enterreront
mon amour
lorsque nos diapasons seront cassés
au profit de plus petits

Pascal-Angelo Fioramore, Têtagoise

23.2.12

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LA GRANDE NÉBULEUSE ANDROMÈDE

Nous atteignons le camp le soir
Venu, sur une haute crête à découvert
Dominant deux mille
Mètres de montagnes et une immensité
De vallées et de mer.
Dans la nuit chargée d’étoiles nous cuisons
Des macaronis et dînons
À la lueur d’une lanterne. Des étoiles se massent
Autour de la table comme des lucioles.
Après le repas nous allons droit
Nous coucher. La nuit est balayée de vent
Et pure. Dans trois jours, ce sera
La pleine lune. Allongés sur le lit
Nous observons les étoiles et la lune
Qui tourne dans notre petit télescope.
Tard dans la nuit les chevaux qui bronchent
Autour du camp me réveillent.
Accoudé je regarde
Ton beau visage endormi
Joyau sous la clarté lunaire.
Si la chance te sourit et que les
Nations te le permettent, tu vivras
Loin dans le XXIe
Siècle. Je prends la lunette
Pour regarder la grande nébuleuse
D’Andromède nager comme
Une amibe phosphorescente
Autour du Pôle. Là-bas
Dans des villes reculées
Des hommes au coeur gras se préparent
À t’assassiner pendant que tu dors.

Kenneth Rexroth (traduction de Joël Cornuault)

23.1.12

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Écris tout ce qui te passe par la fenêtre



La cage vide

J'ai raté
le livre de ma vie
une nuit
qu'on avait oublié
de mettre un crayon taillé
à côté de mon lit

Lise Deharme, Cahier de curieuse personne


8.12.11

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Toutes mes bêtes sont endormies
Je suis trop loin
La vie est plus belle qu'on ne le dit
Plus longue que je ne croyais

J'entends crier dans mon sommeil


Jehan Mayoux, Au crible de la nuit

7.12.11

On ouvre un livre au hasard et on lit



Je ne sais pas mais je SAIS
Voilà ma saison qui anticipe sur l'automne dans les pays
où il ne fait jamais nuit
Où les jours ne diminuent pas de la respiration d'un
oiseau qui vole
S'il vole c'est que je SAIS
L'hirondelle a la forme de mes mains
C'est pourquoi elle rase le sol quand il va pleuvoir
Mais il fait beau si beau que ce n'est plus ici ni ailleurs
C'est plus tard dans une clairière
Dans une clairière tout au fond d'une mine
Où plonge un ascenseur empli de pierres
Qui sait
Chute du ballon
Savoir est très court et ceci de par tous les alphabets
du monde
On dit savoir comme on dit Je t'aime
Mais les lèvres n'ont pas toujours pour elles le rayon de
soleil qui fait que dans certains pays il ne fait
jamais nuit
Les lèvres ne sont pas toujours ces échelles de soie
Les lèvres ne s'entrouvrent pas toujours sur ce
qu'on SAIT
Quand on croit à la divination à son long
cortège d'astres et de corolles
Corolles ai-je prononcé le mot Corolles
Corolles je SAIS Dans cette corolle il y a
un haut-le-corps.

André Breton

30.9.11

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Ni l'espérance ni la fortune
Mais la petite fleur desséchée dans un livre
Dont il reste seulement la cendre d'amour

— Comment mourir
Quand on peut encore rêver

Georges Schehadé, Le nageur d'un seul amour