2.1.11

D'une année, l'autre

Il y a peu de critique de poésie au Québec. En ce domaine la pauvre année 2010 s'est terminée par la publication dans le journal Le Devoir d'un article de Hugues Corriveau qui commentait, entre autres, le recueil «Bois de mer» de Maxime Catellier que nous avons publié il y a peu de temps. On trouvera ci-dessous la réponse que Maxime Catellier a fait parvenir ce matin à Monsieur Corriveau et au journal Le Devoir. Cette réponse nous semble juste, surtout lorsqu'elle parle des enjeux réels de la poésie, de l'état actuel de la poésie et de la critique poétique : il nous apparaît cependant que c'est moins à Hugues Corriveau lui-même qu'il faut s'en prendre qu'aux conditions dans lesquelles on impose d'exercer ce métier. Le Devoir est peut-être le seul quotidien qui laisse encore une place à la critique de poésie. Il faut cependant voir laquelle : un seul critique, toujours le même, y a droit à un espace minuscule une fois toutes les deux ou trois semaines. C'est bien peu pour se dépatouiller dans la masse des recueils de poésie qui portent une logorrhée de «poèmes» sans être vraiment porteurs de poésie. Pour nous, bien évidemment, le recueil de Maxime Catellier est un livre d'exception qui porte, justement, cette rare poésie. Il est bien entendu que le texte qui suit est celui d'un homme en état de légitime défense qui arrive pourtant à toucher de près plusieurs questions essentielles quant au poème et à la place qu'il occupe en 2011. En le lisant on ne peut s'empêcher d'adresser mentalement à la critique la belle phrase de Breton : «Je veux qu'on se taise quand on cesse de ressentir».


Montréal, 1er janvier 2011

Cher critique de poésie,

Il y a longtemps que je m’étais promis de dire deux mots de votre travail, tant il me hérisse le poil des jambes à cœur de samedi. C’est vrai, le plus souvent, c’est votre papier que je lis en premier dans le canard du week-end. Une forme de masochisme que j’attribue davantage à l’inconscience qu’à la formalité. Et sans cesse, je me farcis ces phrases maladroites et supposément spirituelles, ces états d’âme à rabais, en me jurant chaque fois de n’y plus remettre les pieds. Je ne sais pas pourquoi je continue de vous lire, tant l’attente se fait dégoût aussi rapidement que l’éclair déchire le ciel.

Votre façon, appelons comme ça ce que vous pourriez être tenté de définir comme du style, consiste à citer des extraits des livres dont vous avez à parler – je n’ose pas dire que vous les lisez – et de faussement envisager l’ouvrage en question dans une filiation douteuse dont vous seul détenez les clés. Or, il se trouve que vous avez une piètre culture poétique, cernée par vos contemporains immédiats et nourrie par la fange désolante dans laquelle la poésie québécoise se complaît jour après jour. Une daube, oui. Harnachée à son système de bourses péremptoires, la poésie québécoise est un piteux exemple à l’heure actuelle de ce que l’on pourrait appeler la dictature de l’ambivalence. Repliée, petite, souffreteuse, elle parle à tâtons de ce qu’elle connaît trop bien; à savoir, le vague et le pseudo profond. Vous excellez d’ailleurs à en décrire les mécanismes, publiant des papiers dont la syntaxe déficiente et le contenu fantôme feraient passer Louis Ferdinand Céline pour un sain d’esprit.

Je suis bien sûr piqué par le traitement que vous faites de mon travail dans ce domaine, ayant déjà poussé le bouchon jusqu’à «diagnostiquer» (nous y reviendrons) dans mes poèmes «un penchant pervers pour les animaux», en raison d’un passage dans lequel je parlais «d’innommables chattes grises [qui] vont gésir dans les mêmes ruelles que le cadavre de la lune.» Je suppose que cette accusation à peine voilée d’un penchant zoophile n’était qu’une blague destinée à détendre l’atmosphère. Je ne l’entends pas de cette manière. Je vois surtout un vieil âne bourru, vous, qui tentez d’échapper à votre propre médiocrité en vous faisant passer pour un lecteur averti. Vous n’êtes pas ce lecteur. Vos commentaires sur la poésie, prestigieusement publiés dans le seul quotidien indépendant au Québec, font honte à la critique littéraire. Qui aura envie de lire de la poésie, en lisant vos affabulations saugrenues qui n’ont ni queue ni tête? Vraiment, c’est pour moi un mystère de vous retrouver, encore et toujours, à écrire sempiternellement le même papier, en changeant simplement les noms et en remplissant les guillemets par des extraits qui, le plus souvent, sont carrément sortis de leur contexte et ne servent que votre propos pétri d’égocentrisme et de mauvaise foi.

Si bien que je me demande, le plus souvent, s’il ne vaudrait pas mieux que vous n’écriviez rien du tout, et que tout ce qu’il reste de commentaire sur la poésie ne se résume aux conversations courantes. Le fantôme de Lautréamont n’est pas loin, et il se pourrait bien que nous ayons mal compris, dès le départ, sa volonté d’une poésie faite par tous. En tous cas, le critique n’a certainement pas à faire valoir son aptitude à poétiser dans un article portant sur une parution récente. Pour qui vous prenez-vous, vraiment? Je passerai sur votre propre activité dans ce domaine, tant on y rencontre à chaque page le spectacle ronflant du langage se prenant pour lui-même, une vieille littérature destinée aux pantins serviles qui utilisent la poésie pour se faire valoir. Non, la poésie n’est pas un succédané aux parties de cartes du dimanche après-midi, elle est un cri définitivement résolu à rompre les chaînes de la condition humaine. Il y a fort à parier que dans cette dernière considération, vous ne soyez pas à même de remonter le courant jusqu’à Antonin Artaud, vous qui psalmodiiez récemment sur l’intérêt des jeunes poètes d’ici pour le mouvement surréaliste, intérêt qui se résume de votre côté à croasser le mot «surréaliste» pour, semble-t-il, donner un tour savant à votre saut sans péril dans l’arène. Ne me parlez pas de surréalisme, par pitié, si dans cette formidable aventure humaine, vous ne voyez qu’un foisonnement métaphorique plus ou moins conséquent. Le surréalisme, dans ce qu’il révèle, trompe le regardeur avide de lumière dans ce qu’il occulte sans savoir au profit de la transparence. Vous êtes, à tous points de vue, ce borgne qui crève les yeux des voyants pour établir son royaume. Je trouve cela détestable et méprisant.

Évidemment, je ne vous ferai pas cachette que j’ai trouvé l’audace d’écrire cette lettre suite à la lecture de votre papier (René Lapierre et Maxime Catellier, cœurs troubles) sur ma plus récente parution, Bois de mer, chez L’Oie de Cravan éditeur. Tout en faisant mine de parcourir mes poèmes et d’avoir saisi l’essence du livre, vous faites fi de ses deux plus importants aspects. Premièrement, que ces poèmes sont accompagnés par des photographies, et de manière plus critique, que la structure de ce livre épouse, à la façon d’un miroir, celle de mon premier livre chez le même éditeur, intitulé Bancs de neige. Ne préférant pas vous mouiller en rejetant mon travail ou en en dénotant la qualité, vous avez simplement surfé sur ses mots en n’en tirant aucune substance. Les deux maigres paragraphes auxquels j’ai droit, et que vous auriez très bien pu consacrer au livre de René Lapierre, dont vous parlez d’ailleurs avec une insondable incohérence, m’ont fait penser aux deux paragraphes que vous avez négligemment écrits sur le livre de Robert J. Mailhot, Motel Éternité, dans un papier publié le 24 avril 2010, et qui portait sur Portraits de famille, un livre exceptionnel signé Jean-Marc Desgent.

Pareillement, vous mettez en parallèle l’œuvre d’un écrivain d’expérience avec celle d’un novice. Et de la même façon, vous évacuez rapidement le deuxième, dans le cas de Mailhot avec une cruauté étonnante. Que ce jeune poète se soit enlevé la vie le lundi suivant la parution de votre article ne vous incrimine en rien. Sachez que nous savons encore faire la différence entre le désespoir et l’insignifiance. Seulement, peut-être que l’insignifiance porte parfois la douleur à son point de rupture. Heureusement, je ne suis pas au bord du vide. Votre suffisance n’ajoutera pas son poids à l'asphyxiante vie que je mène, comme tous les êtres humains. J’ai, pour lui donner du souffle, une grande soif de liberté, ce mot que vous confondez probablement avec le droit de dire n’importe quoi, comme les pachydermes creux qui ont détourné un vers de Paul Éluard pour en faire un slogan proto-fasciste : LIBERTÉ! JE CRIE TON NOM. Non, nous ne sommes pas loin du totalitarisme, dans ce pays sans pays tristement meilleur que tous les autres. Vous, comme plusieurs, participez à sa faillite inéluctable.

Je vous ai fait parvenir mon livre, à votre demande, suite à une table ronde que nous avions partagée sur le plateau de l’émission Vous m’en lirez tant, sur les ondes de la Première Chaîne de Radio-Canada. Faisant fi de ma naturelle méfiance à l’égard de votre travail de critique bâclé et sournois, j’ai transmis votre souhait à mon éditeur. Sachez qu’à l’avenir, vous ne recevrez plus aucun de mes livres. Je vous tiens pour un esprit dénué de substance et incapable de vision. Jamais on ne pourra parler de poésie si on néglige de parler de la vie qui est en jeu dans tout travail de création. En plaquant votre grille bornée sur nos tentatives de déchiffrement du monde, vous vous comportez comme un curé de bas étage n’ayant rien d’autre à bénir que sa propre pauvreté sans vertu. Vous croyant médecin de la parole, vous diagnostiquez de faux cancers à des cœurs qui n’ont de cesse de battre contre les perspectives de plus en plus désolantes de ce temps.

Considérez vous soi-disant salué,

Maxime Catellier


17.12.10

Don Van Vliet (1941-2010)


O Captain! My Captain!

O Captain! My Captain! our fearful trip is done;
The ship has weather'd every rack, the prize we sought is won;
The port is near, the bells I hear, the people all exulting,
While follow eyes the steady keel, the vessel grim and daring

(Walt Whitman)

Adieu Cœur-de-bœuf, frère capitaine : ton navire fou nous guide.

23.10.10

MAX CAT, BATH SIX : un double lancement!



L'Oie de Cravan et les éditions Seuls maîtres à bord
ont le plaisir de vous inviter
à un double lancement maritime

Venez vous amarrer au
PORT DE TÊTE
262, avenue du Mont-Royal est, dans la bonne ville de Montréal

BOIS DE MER de MAXIME CATELLIER

& LE BATHYSCAPHE 6
y seront lancés de conserve
mercredi 3 novembre à partir de 19 heures

AU PROGRAMME

À 21 heures : Chants pour capitaines de comptoirs, avec les fiers marins MAXIME CATELLIER et le légendaire Pyrate à guitare TRAVELLING HEADCASE ! Toute la soirée : Tempêtes dans des verres à eaux (remplis de vin), flottements éthyliques, dérives poétiques, boustifaille des frères de la côte, rudes libraires aux aimables sourires ambigus, Bathyscaphes à gogo! Bois de mer à s'en construire un radeau! Et autres marées et dérives qui suivront les mouvements de la lune et l'humeur du moment.





On ne présente plus Maxime Catellier. S'il s'est fait connaître comme critique, comme essayiste (La mort du Canada) et romancier (Le corps de la Deneuve), il est d'abord et avant tout un fin poète, au point de rencontre entre le surréalisme et la réalité du Québec contemporain. Bois de mer est son second recueil pour L'Oie de Cravan et sa voix y est plus juste que jamais:

Dans la bataille sans armes
où nous nous livrons
les uns aux autres,
le roi est à genoux
et les reines sans maître


Le recueil est accompagné de photos prises par l'auteur et la couverture, illustrée de peintures de Claudine Desrosiers, se veut un hommage aux couvertures des éditeurs pionniers de la poésie au Québec tels Erta ou le premier Hexagone. Photos et peintures seront exposés à la librairie.


LE BATHYSCAPHE

- CULTURE INACTUELLE -
- PLAISANTERIES DOUTEUSES - ÉQUIPE INTERNATIONALE -



Publié par les éditions Seuls maîtres à bord en collaboration avec L'Oie de Cravan, Le Bathyscaphe est un journal inactuel qui se plaît à remuer les abysses de la culture pour en ramener d'étranges images des profonds courants qui agitent notre monde. Vendu 5 dollars, publié sans publicité ni subvention en français et en anglais, il a reçu pour ce numéro la collaboration de :

Romy Ashby, Simon-Pierre Beaudet, Jean-Yves Bériou, Sarah Jade Bernier, Daniel Canty, Maïcke Castegnier, Geneviève Castrée, Benoît Chaput, Bérengère Cournut, Jacques Desbiens, Patrick-Guy Desjardins, Julie Doucet, Alexandre Fatta, Hélène Frédérick, Joël Gayraud, Sarah Gilbert, Michel Hellman, Thierry Horguelin, A.J. Kinik, Monsieur Moulino, Hermine Ortega, Antoine Peuchmaurd, Hannah Reinier, Pierre Rothlisberger, Barthélémy Schwarz, Valérie Webber.

On trouvera de plus amples renseignements sur le journal et ce numéro sur le blog du Bathyscaphe : http://lebathyscaphe.blogspot.com/

26.7.10

Le livre d'été virtuel

C'est l'été, on en crève et on s'en réjouit. Certains lisent à l'ombre d'un chêne centenaire, d'autres dans un coin tranquille de parking pendant la pause avant de retourner au McDo faire leur boulot. Quoi qu'on lise, science ou bêtise, il s'agira obligatoirement de «lectures d'été» : on n'échappe pas à la saison. Ce ne sera cependant pas nécessairement des «lectures sur papier» : on n'échappe pas davantage à son époque. L'imaginaire ne s'y est pas encore tout à fait arrêté pourtant et il reste difficile d'imaginer les vacanciers des plages d'Old Orchard ou de Nouvelle-Écosse luttant contre sables et soleil en clignant des yeux et tournant les virtuelles pages de leur Ipad. Cela ne saurait tarder. L'imaginaire retarde mais ne se rend pas. J'avais écrit quelques mots sur le phénomène du livre électronique et les peurs qu'il suscite dans le plus récent numéro du célèbre journal Le Bathyscaphe. Je trouve aujourd'hui un texte de l'éditeur de Gaspereau Press de Kentville, en maritime Nouvelle-Écosse justement, qui dit avec des mots justes ce qui pourrait être la position de L'Oie de Cravan sur cette question. Ces mots justes sont en anglais, ne vous déplaise. Un jour moins alangui que celui-ci je tenterai d'en faire traduction.

«In the book trade, too many publishers display at best indifference, if not utter contempt, for the physical characteristics of their publications. In this context, the near evangelical enthusiasm for casting-off the book’s mortal body in exchange for the sort of disembodied immortality (and cost savings) the digital realm promises is hardly a surprise. For too many publishers, the physical book has only ever been a ‘platform’ for the delivery of a product, and one badly in need of upgrading. The allure of these little occult gadgets which can summon whole libraries’ worth of texts out of the digital ether at the click of a button is clear.
This is not to take away from the powerful potential which digital technologies hold for the storage, retrieval, delivery and manipulation of texts, nor to suggest that the digital realm is all bread and circus and no meat. Publishers whose objectives were only ever purely commercial—who never bothered to understand the way in which the physical book might honour and exemplify the beauty of the ideas its text conveys—will most certainly abandon the book at first opportunity, taking their crassness and ignorance with them as they
colonize new mediums. In this way at least, the terrain of digital publishing will be familiar to us when we encounter it.
And what of the physical book and those who honour its purpose? While we will not shy away from innovation, adapting it where it serves our ends, we will not so quickly abandon the proven cross-millennial functionality of the codex format for the bright promise
of new gadgets. (...)»

Andrew Stevens


Extrait du beau catalogue Gaspereau Press, printers & publishers, spring 2010 que l'on peut consulter en fichier pdf : http://www.gaspereau.com/spring10cat.pdf

9.5.10

Dans le ciel : le printemps qui vient et ses étoiles


C'est pour bientôt : les rêves d'Obom
Pink Mimi Drink : 88 pages de rêves fous sous une couverture sérigraphiée par Simon Bossé de l'atelier Milles putois! Lancement mardi 18 mai 2010 dès 17 heures à la délicieuse taverne Le Cheval Blanc que l'on trouve à Montréal au 809 de la rue Ontario est. On pourra y rencontrer l'auteure, le sérigraphe, y boire de la belle bière et écouter, à 18 heures, la musique de membres de la fameuse Fanfare Pourpour. Le livre sera disponible sur place à un prix qui fera sourire les plus septiques.

(cliquez pour agrandir)

21.4.10

L'année dernière



PIerre Peuchmaurd. L'Année dernière à Cazillac.
Édition bilingue (français - anglais). Réédition de cette rare prose de l'auteur parue initialement en 2004 aux éditions Myrddin dans un tirage confidentiel maintenant épuisé. Traduction de Benoît Chaput avec l'assistance de Gabriel Levine et Valerie Webber. Collection Le fer & sa rouille. 12.5 x 18 cm. 40 pages. Deux cent dix exemplaires cousus à la main à Montréal en avril 2010 dont deux cents numérotés de 1 à 200 et dix exemplaires hors-commerce numérotés de I à X. Prix de vente de 12 dollars ou 10 euros, le port étant inclus et la devise au choix de l'acheteur ou de son libraire.

Lancement lundi 3 mai 2010 dans la cour de la librairie Le port de tête à Montréal. Lecture de textes de Pierre Peuchmaurd par Yves-Antoine Rivest accompagné au violoncelle par Émilie Girard-Charest.

17.4.10

17 avril 2010

Le temps et sa géographie

On ne saurait le cacher : avril en son début avait bien une tête de mort. Trop de disparitions en cette période, trop de manques. Un masque d'été trop brusque, trop chaleureux pour être honnête, a brûlé sur Montréal, comme pour tenter de dissimuler l'anniversaire du vide, l'anniversaire du froid. Mais voilà que tout cela est passé : Montréal a repris un honnête visage gris, Montréal bourgeonne réellement. C'est tout de même un printemps. C'est tout de même la bonne odeur de pourriture de la vie qui bat. La cendre des volcans recouvre le monde, c'est rassurant ce brouillard qui vient du feu. Ça nous change des fumées de la chimie. On se sent presque ragaillardis. On a une envie de filer loin loin, sur un vélo de broche à foin. Voir où en sont les volcans.

En tête

Pierre Peuchmaurd a écrit très peu de prose. En 2004 il avait fait paraître L'année dernière à Cazillac, un magnifique ensemble de fragments autobiographiques qui se concentrent sur un espace de temps relativement bref, un passage de la vie de l'auteur, pour avancer en profondeur vers ce qui est au centre de sa démarche de poète. Ceci avec l'amertume souriante d'un grand styliste qui peut se permettre une douce auto-dérision. Ce texte m'avait enthousiasmé au moment de sa publication et, avec une infinie lenteur, je travaillais depuis quelques années à le traduire en anglais. Maintenant, un an après la disparition de son auteur, le moment me semble propice pour le ressortir (il était devenu introuvable dans son édition originale), accompagné de sa traduction anglaise. Ce sera donc sous la forme d'un petit livre de la collection Le fer & sa rouille qu'il verra le jour dans très peu de temps. C'est donc dire une délicate plaquette cousue à la main, au tirage limité à 200 exemplaires. Une façon comme une autre de s'assurer que le printemps ne sera pas que menteur.

À venir

Mais ce n'est pas tout. On peut aussi rêver. Diane Obomsawin, connue sous le pseudonyme de Obom est une bédéiste qui sait rêver et nous faire rêver. Nous avions déjà publié un premier recueil de ses étonnants rêves en bd en 1997 sous le titre Plus tard... Elle nous revient avec un autre recueil de rêves, Pink Mimi Drink, que nous lancerons en grande pompe vers la mi-mai avec la réédition de son fameux Kaspar, histoire de faire provision de braises pour la route vers les volcans.

9.2.10

Vaisseau fantôme

Il semble que la rumeur se confirme : le vaisseau hanté des bas-fonds serait de retour! Le Bathyscaphe, le journal culturel le plus lent et inactuel des 7 mers devrait fêter la publication de son cinquième rapport d'expédition dès la semaine prochaine.

Ce sera, si les marées sont bonnes,
Jeudi 18 février en la bonne ville de Montréal
en rade du Port de Tête,

262 est avenue du Mont-Royal
à partir de 18 heures.
Pour l'occasion on y croisera, outre les membres de l'équipage,
quelques-uns des plus patibulaires faciès de frères & soeurs de la côte
qu'il vous aura été donné de voir.
L'alcool sera gratuit & le journal pratiquement donné pour la modique somme de 5 piastres!

Au sommaire de ce numéro on retrouvera des noms splendides qu'il nous serait facile d'étaler ici si nous n'étions à la fois épuisé et modeste! Venez-y voir vous-mêmes si vous ne voulez pas me croire.


LE BATHYSCAPHE EST UN ESQUIF SANS PUBLICITÉ NI SUBVENTION!
C'EST VOUS QUI FAITES TOURNER L'HÉLICE !
CULTURE INACTUELLE - PLAISANTERIES DOUTEUSES- ÉQUIPE INTERNATIONALE

 ps : Un peu de sommeil, un jour de soleil et voilà que nous levons avec prétention et fierté le voile sur la cargaison de ce Bathyscaphe ! 

On y retrouvera donc les travaux de Romy Ashby, Sarah-Jade Bernier, Frédéric Blanc, Daniel Canty, Maïcke Castegnier, Jeanne Castegnier-Mainville, Maxime Catellier, Benoît Chaput, Byron Coley, Bérengère Cournut, Marci Denesiuk, Julie Doucet, Alexandre Fatta, Hélène Frédérick, Joël Gayrault, Sarah Gilbert,Alan Glass, Thierry Horguelin, Thurston Moore, Monsieur Moulino, Hermine Ortega, Antoine Peuchmaurd, Hannah Reinier, André Stas, Barthélémy Schwartz,  Valerie Webber.

On y évoquera, entre autres et dans le désordre : le Kindle, les prédictions Maya pour 2012, François Vallejo, Otto Gross, Jacques Yonnet,  Llewyn Powys, les éditions Isolato, les éditions de L'Encyclopédie des nuisances, Pierre Peuchmaurd, le cinéma sous-marin, les Melvins, Radovan Ivsic, un Botanica de New York, Gaston Bachelard, les arbres de Montréal, Juan Míro, Rabindranath Tagore, Antonin Artaud, Alan Glass, Arnaud Desjardins, Martine Aballéa, les situationnistes, Alberto Manguel, Aksak Maboul, Fernando Baez, Marcel Schwob, Álvaro Mutiz, la bibliothèque d'Hyderabad, Julien Gracq, Jean-Pierre Martinet, les définitions du dictionnaire, Natalie Dylan, Berlin la nuit, John Sinclair, Robert Giraud, J.-P. Clébert, Ramon Sender, André Hardellet, John et Yoko, Edgar Hilsenrath, Steve Gebhardt, Bakounine, Scrawl, Lao Tseu, La Chaise-Dieu, Kermaria an Iskuit, Max le perroquet, Franz Jung, le Ipad, les éditions Nautilus.




31.12.09

Ne se rendre jamais

Voici donc les dernières heures, les dernières heures avant que tout ne recommence. On brasse à nouveau les cartes, on se laisse toutes les chances. Ce qui reste de l'année écoulée, nul effort ne sera nécessaire pour le sentir à nos côtés. Le bel amour gagné, les instants volés à la banalité et puis, il faut le dire, ce vide terrible : l'absence de Pierre Peuchmaurd. Pierre a laissé des textes, des poèmes, qui sont tout ce qu'il suffit de garder du monde : tout lui, nous tous à travers lui. Il faudra sans cesse y revenir pour revenir au monde. Ainsi de ce dernier livre publié, Le pied à L'encrier, dont Thierry Horguelin dit ici avec justesse la nécessité. Pour boucler la boucle et montrer la profonde cohérence intérieure que cet homme aura gardée toute sa vie, le texte qu'on trouvera ci-dessous est à ma connaissance le premier qu'il aura fait paraître, en juin 1966, dans «La revue de poche» que publiait alors Robert Laffont. Pierre a dix-sept ans, il est au rendez-vous. 

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LE RENDEZ-VOUS

Qu'on ne m'attende jamais
à mes rendez-vous illusoires.
Aragon

Tu étais revenue.
Dans l'odeur bleue des villes et le petit matin, à l'heure du premier train et du premier café.
Mon dieu, comme c'est banal.
Tu achètes L'Huma, tu souris à la pluie, froide et douce, douce et lasse.
Tu entres.
Tu enlèves ton manteau, tu secoues tes cheveux, comme un chien mouillé, comme l'herbe froissée.
C'est le premier matin venu, c'est le premier café venu. 
C'est toujours la guerre au Vietnam.
L'odeur des villes y doit être rouge.
Tu étais revenue.
Bien sûr sans prévenir, bien sûr sans raison.
Tu n'avais pas changé. Tes yeux un peu plus grands pourtant et ta voix lointaine.
Dans le miroir, en face, déjà tu t'installais.
C'est toujours la guerre au Vietnam.
— Ça ne s'arrange pas, dis-tu.
— Non.
— Tu ne me dis pas bonjour ?
— Si. Bonjour.
— Tu ne m'embrasses pas ?
Je t'embrasse.
C'est toujours…
Non, je ne suis pas surpris. Il y a longtemps que je sais qu'on peut tout attendre de toi, et que ce sera toujours la même chose. Il y a si longtemps que je n'attends plus rien. Rien que ce geste précisément, oui celui-là, que je sais que tu vas faire, et que tu fais mieux qu'autrefois. Celui-là ou un autre.

Mais je l'aimais d'être là, d'être belle et venue, d'avoir l'âge qu'elle avait, le nom qui était le sien, cette image de moi, si fausse et troublante, à quoi je me heurte et reviens sans cesse puisque tu la dis. Je l'aimais d'avoir cette voix-là pour me dire que c'est long la vie, qu'il fait froid dehors, trop pour elle, et puis cette boue, j'aurais dû prendre des bottes.
Je me regardais l'aimant dans les glaces. Ce n'était jamais le premier café, mais cette cigarette-là, vraiment c'est la dernière. Depuis le temps que c'est la dernière. Tu n'as pas encore compris.
Tu dis : «On devrait faire attention.» Je dis : «Oui. Bien sûr. Mais on ne sait jamais à quoi. À qui.» Tu dis : «Si. On sait.»
De quoi parlais-tu ?
Oui, tu aurais dû prendre des bottes. Et puis ça glisse moins.
Ne pas lui demander pourquoi elle est revenue. Elle répondrait : «Oh, comme ça.» Je dirais : «Tu fais toujours comme ça. » Elle répondrait : «Oui. Pas toi ?»
— Pourquoi es-tu revenue ?
— Oh, comme ça.
Tu vois bien. Tout est déjà dit. Il y a si longtemps que nous avons tout dit.
Tu étais revenue comme on se prend au piège des phrases en suspens.
— Ça va durer longtemps, là-bas ?
— Ça dépend.
— De nous ?
— Oui. Aussi.
Il nous reste au moins cela. Ils meurent là-bas, pour tuer nos silences.
Je t'aime.
— Je t'aime.
— Oui. Que veux-tu que je te dise ?
— Rien. Enfin…
Rien.
Ne pas, non plus, comme autrefois, lui demander de parler de nous. Elle dira : «Nous ? Ça n'existe pas. Tu sais bien.» Je dirais : « Oui, je sais. Ça n'existe pas. C'est bête.» «Non. C'est comme ça.» «C'est bête que ce soit comme ça.» «Non.»
— Ça n'existe pas, tu as raison.
— Quoi ? 
— Rien.
Quand apprendrons-nous donc à ne jamais revenir?

Elle était revenue.
Pour mieux voir dans les miroirs la gueule que j'y ferais, pour mieux lire dans ma main le tremblement des jours. Elle était revenue comme elle était partie : pour voir le temps passer.
Nous n'avions pas fini de parler du Vietnam.

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Merci à Benoît Virot d'avoir découvert et offert ce numéro de "La revue de poche" : que 2010 soit favorable à ses étonnantes initiatives!